Conversation avec Alice Daquin

Croquis issu de la thèse d’Alice Daquin, réalisé par l’autrice

Alice Daquin a reçu le prix de la thèse sur la ville 2025 pour sa recherche en anthropologie intitulée “L’intermédiation aux marges de l’État. Une ethnographie du maternalisme politique dans un quartier populaire de Marseille”. Pendant son travail de terrain en immersion dans une cité du nord de Marseille, elle a côtoyé les mères, qui sont au coeur de la relation entre l’Etat et les habitant·es des quartiers. 

Alors que la recherche s’intéresse souvent à la participation telle qu’elle est pensée par l’action publique, la chercheuse s’intéresse ici à la façon dont elle est appropriée par les habitant·es elles-mêmes. Elle nous propose aussi un changement de paradigme sur ce qui fait l’action politique, en considérant les tactiques du quotidien comme autant de micro-mobilisations qui mènent à une transformation des rapports de force dans la cité.

On l’a rencontrée pour lui poser quelques questions sur son enquête, ses résultats et son expérience de terrain.


Votre travail s’axe sur les pratiques ordinaires et quotidiennes des daronnes. Comment est-ce que ces pratiques, qui sont perçues a priori comme anodines, deviennent des formes de pouvoir et d'action sur la politique locale?

 En commençant par changer de focale sur les individus et les pratiques que l’on considère ou non comme politique. Pour ce qui est de mon travail de recherche dans les quartiers populaires au nord de Marseille, je me suis par exemple penchée sur la question des mères — non pas les mères au sens biologique ou parental — mais vraiment au sens de rôle social et politique. J’en suis venue à remobiliser l’expression de “daronne” pour son double sens, celui ancien, liée à la question de la seigneurie et de l’autorité politique, et celui plus récent et argotique en référence à la figure de la mère. 

Quand on n’étudie que les actions politiques collectives visibles, en fait, on s'intéresse à des pratiques plutôt masculines et blanches, pour le dire rapidement. On va par exemple étudier et valoriser les mouvements sociaux très structurés, les marches visibles, tout ce qui devient fait médiatique ou qui est lié aux élections locales et aux partis. En regardant le quotidien des mères, j’ai pu voir comment ces stratégies ne faisaient pas sens pour elles. Les mobilisations sont complexes à organiser dans les quartiers populaires, du fait par exemple du manque de transparence sur les avancées des projets de rénovation urbaine. Plutôt que de s'opposer frontalement à l'État, leur stratégie c'est plutôt de faire avec l'État tantôt social, répressif ou participatif qui les interpelle et les sollicite. Autrement dit, certaines d’entre elles s'engagent dans des relations de long terme avec des acteurs locaux (techniciens, élus, enseignants, etc.) qui incarnent l'État afin de négocier la circulation de quelques ressources.C’est ce que j'appelle de l'intermédiation politique dans la thèse.

C'est ça qui me permet d'aller regarder des petites pratiques apparemment anodines, mais qui pour moi sont des tactiques politiques quotidiennes. Ce sont, par exemple, des femmes qui vont se rendre à la mairie pour négocier l'obtention de logements sociaux, pas pour elles, mais pour leurs voisins. Voilà un exemple d’intermédiation discrète qui ne fait pas la une des journaux. Pourtant, en faisant ce travail-là, elle facilite l’accès aux aides sociales dans la cité, et réduit ainsi la distance à des politiques sociales autrement perçues comme opaques et arbitraires. En plus de faire avancer l’aide sociale, l'État est symboliquement ramené à portée de main et la distance entre les services publics et les habitants est réduite. 

Il y a ainsi dans mon travail une tentative d'aller étudier des pratiques en apparence anodines mais qui contribue à changer l’accès matériel à l'État — c'est-à-dire, est-ce que les mères arrivent à obtenir plus de ressources (aides sociales, subventions, reconnaissance, informations) pour les habitants? — mais aussi dans l'image que l'État a dans ces cités — est-ce que ce dernier est perçu comme une puissance lointaine, injuste, distante, ou au contraire comme un ensemble poreux de services et d’individus que l’on peut mobiliser pour résoudre ces petits soucis quotidiens ? Je montre que l’intermédiation des mères ramène en cela l’État souvent à portée de négociations.  Et finalement, est-ce que ce n'est pas plus efficace parfois que des grandes actions collectives ponctuelles qui peinent à changer le rapport de force ? 

En quoi les mobilisations et les stratégies des daronnes redéfinissent le rapport à l'espace urbain et interrogent les cadres classiques de la participation citoyenne? Comment est-ce que tout ça s'inscrit dans une réflexion sur les dispositifs de participation ?

Pendant mon enquête ethnographique en 2021/2022 au Nord de Marseille, il y a déjà eu une phase de participation sur la rénovation urbaine, sur laquelle il n'y a plus aucune information donnée aux habitant·es. Ils sont dans une phase d’attente, parfois de dégoût, et souvent de désillusion de la participation. Pendant mon enquête, je suis les mères dans leur participation aux réunions institutionnelles locales de la politique de la ville. Ces réunions ne portent pas sur les grands projets d'innovation urbaine, plutôt sur la question du cadre de vie, de la propreté, de la sécurité urbaine quotidienne. Ce sont des micro-enjeux urbains, mais qui sont aussi des méga-enjeux pour les habitant·es.

Je fais le constat que les mères qui accèdent à ces espaces (habitantes engagées, bénévoles, leadeuses associatives) ont à peu près zéro pouvoir dans ces instances, qui ne changent pas grand-chose au cadre de vie de la cité. D’où une certaine énigme : pourquoi continuent-elles de participer alors qu’elles ont mille autres priorités journalières ? Si on regarde ces réunions de leurs points de vue, l’enjeu est moins de « co-construire » des politiques publiques, que d'avoir accès à des acteurs, des informations et des services stratégiques. À la pause café, elles vont pouvoir attraper la déléguée du préfet, leur parler d'une situation d'un voisin, ou encore négocier la visite d’un·e agent·e d’un bailleur social en “backstage” de la réunion, ou parfois même en plein milieu des discussions. 

À d’autres moments, elles “sabotent” les réunions. C'est-à-dire qu'elles décident de “lâcher” ce qui se passe pour elles, pour leur famille. La réunion se remplit de leur mécontentement, leur colère, leur sentiment d'injustice sous un modèle très émotionnel qui ne correspond pas au registre de langage attendu. Enfin, si elles participent, c’est aussi pour construire et démontrer leurs allégeances et loyautés à certains acteurs étatiques. Elles y vont parfois tout simplement pour faire plaisir à un·e chef·fe de projet avec qui elles ont noué des relations de longue date. Souvent, la réunion est l’occasion de se montrer comme des bonnes partenaires de l'action publique pour peut-être plus tard obtenir un soutien dans leurs activités associatives. 

En résumé, on regarde et analyse bien trop souvent la participation telle qu'elle est pensée par l'action publique, plutôt que ses appropriations multiples au sein d’un contexte social et urbain donné. C'est assez naïf de réduire ces mères à de “bonnes élèves” de la participation. Si elles se plient au jeu, alors même si qu’elles y perdent parfois leur temps, c’est qu’elles savent très bien ce qu'elles peuvent en tirer pour leurs familles, leurs voisins, et le reste de la cité, ne serait-ce parfois qu’en faisant fuiter des informations attendues sur la rénovation urbaine. Elles développent une connaissance pratique des rouages de la participation et des codes de la réunion. Évidemment, les rapports de pouvoir sont inégaux et le risque d’instrumentalisation de leur présence et de leur parole jamais loin. 

Comment s'est déroulée ton enquête, et comment as-tu construit ton accès à l'intimité des mères et à la cité? 

Comme je ne venais pas de Marseille ni de cette cité, j’ai rencontré des acteur·ices associatif·ves, des technicien·nes locaux et des mères qui m’ont introduit à la cité, à ses espaces, à ses codes. Mon terrain est anonymisé pour protéger les enquêté·es et donc je ne peux pas donner de noms, mais j’ai été bénévole dans une association d’éducation populaire qui organisait des ateliers pour enfants chaque semaine au pied des tours. Cet engagement m’a permis de commencer par me mettre à disposition du regard, de trouver une place dans cet environnement, tout en me distinguant d’une figure de potentielle journaliste. Il fallait notamment s’assurer de ne pas mettre les mères qui me parlaient en risque de représailles venant du trafic de drogue ou des rumeurs de la cité. Dans un contexte de méfiance et de surveillance liées aux activités de trafic de drogue, mon intégration a été le fruit de long mois d’apprentissage, de tâtonnements, avant de trouver une place. Certaines mères m’ont testée, d’autres ignorée. 

J’ai gagné petit à petit la confiance de celles qui me voyaient m’occuper de leurs enfants et qui étaient sensibles à mon travail universitaire. Je nouais ainsi des liens forts d’amitié avec certains groupes de femmes maghrébines qui sont devenus mes interlocutrices principales. J’ai passé énormément de temps à discuter avec elles, à leur rendre visite dans leurs locaux associatifs, à les suivre dans les rendez-vous quotidiens, et dans les réunions locales. Nous avons aussi beaucoup voyagé ensemble, en France, mais aussi en Algérie. Elles me permettaient de rester dans la cité, et moi quelque part, je trouvais des solutions pour en sortir et prendre l’air ailleurs. Mais le contexte de ma recherche est resté tendu, et j’ai toujours senti que mon ethnographie ne tenait qu’à un fil, qu’elle pouvait s’arrêter si ma présence n’était plus désirée.

J’ai pris beaucoup de plaisir dans cette enquête, notamment en mobilisant plusieurs outils méthodologiques : les observations du quotidien, les entretiens avec les mères et les acteur·ices étatiques… Mais aussi l’usage du croquis (pour rendre compte des espaces et des interactions), et la co-organisation, avec un centre social, de cercles de paroles de femmes. Un podcast et un livre dessiné ont été produits pour diffuser ces expériences. Depuis la soutenance de la thèse, j’ai aussi pris le temps de partager les résultats aux professionnel·les qui interviennent en quartiers populaires, mais aussi à ces mères. C’était un temps convivial tout simple au centre social où j’ai vulgarisé les principaux résultats : nous avons parlé des compétitions pour les subventions, du clientélisme, des charges qui reposent sur les mères… Pour moi, il s’agit moins d’une fin que d’une ouverture vers une autre forme de présence. Je poursuis la recherche sur Marseille, et je cherche à maintenir mes amitiés et mes engagements associatifs dans cette petite cité qui m’a un jour accueillie.